Maria-João Pires - Le chant de l'enfance
02 Février 2004
Maria João Pires a d'abord étudié le piano avec Campos Coelho à Lisbonne, sa ville natale, puis avec Karl Engel à Hanovre. Un premier prix obtenu à Bruxelles lors du concours du bicentenaire de la naissance de Beethoven, en 1970, l'a révélée au public. Depuis cette date, elle mène une carrière brillante et inquiète, à son image, où les noms de Mozart et Chopin brillent d'un éclat tout particulier.
On connaît la boutade d'Arthur Rubinstein à propos de l'entraînement (obligatoire, selon lui) qui doit être celui du pianiste : « Si je ne répète pas pendant une journée, je m'en rends compte le soir du concert ; pendant deux journées, c'est le public qui s'en rend compte. » Ce n'est pas tout à fait l'avis de Maria João Pires. Ou plutôt, là ne sont pas sa conduite, sa pratique, sa démarche. Deux heures de travail mental pour vingt minutes de travail au piano, voilà qui lui paraît le bon équilibre. « Le piano est un instrument facile techniquement. C'est même l'instrument le plus facile. Il n'exige pas de travail direct très important. Si vous ne le regardez pas comme un monstre, mais comme un instrument très simple, avec un peu d'intelligence et de simplicité, il devient facile d'en jouer. Le piano n'a pas de grand secret. Ou plutôt ses secrets apparaissent beaucoup plus tard, avec les nuances, le toucher, toutes ces choses-là. Mais on les résout avec le temps, pas par le travail. Le piano n'est pas comme le violon. Un violoniste ne pourrait pas faire ce que je fais, ne pas jouer pendant un mois et puis, comme ça, aller donner un concert(1). »
Ne pas étouffer l'enfant en soi
Maria João Pires met au-dessus de tout le travail intérieur, celui qu'on fait sur soi-même, celui qui la pousse, parfois, à ne plus jouer pendant des mois entiers, parce que l'enfant qui vit toujours au fond d'elle-même s'est endormi pour un temps ; alors, elle attend qu'il se réveille, un peu comme un désir, et alors elle peut se donner de nouveau tout entière à la musique. Au-dessous de tout, elle met les corvées liées aux conditions de la vie d'artiste aujourd'hui (les entretiens avec la presse, le commerce, la publicité...), auxquelles elle préfère mille fois les tâches ménagères et répétitives de la vie quotidienne.
Ce qu'on éprouve en jouant du piano ? Quelque chose, selon Maria João Pires, qui n'est pas de l'ordre de la pensée, ni du sentiment. Mais la musique, elle n'aime guère en parler : « Il vaut mieux la jouer, ou en écrire. » Elle déclarait il y a quelque temps à Alain Cochard(2) : « Je ne suis pas une instinctive, c'est une grande erreur de le croire. Je donne cette image parce que je n'aime pas parler de la musique pour des raisons personnelles. Je veux éviter le contact avec les ‘intellectuels’ de la musique, c'est un chemin que je ne veux pas prendre, qui me fait peur. »
Maria João Pires préfère lire des livres de science ou de médecine, L'Erreur de Descartes par exemple, de son ami le neurobiologiste Antonio Damasio. Et pour donner un autre élan à sa démarche d'artiste, pour aider à la réflexion sur le devenir de notre monde (qui l'inquiète beaucoup), Maria João Pires a fondé un Centre pour l'étude des arts à Belgais, au nord-est du Portugal, non loin de la Galice. On y étudie les rapports entre les arts, on y travaille le piano et la manière dont le corps tout entier doit servir la musique, on y enregistre aussi. Et on travaille la terre dans le potager ! « Pour moi, la terre est le lieu d'apprentissage de la vie, et beaucoup de gens le découvrent en venant ici. L'agriculture est bien le premier art, non ? (...) La botanique m'intéresse beaucoup, surtout par rapport à l'enfance : l'enfant doit connaître la nature, la société d'avant l'urbanisation, il doit connaître les plantes, les animaux...(3) »
Pour Maria João Pires, nul doute que l'urgence est de retrouver le chant perdu.
Florian Héro
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Vidéos d’extraits de concerts et master classes sur YouTube
1. Propos recueillis par Alain Lompech dans Le Monde de la musique.
2. Dans le magazine Diapason, novembre 1996.
3. Propos recueillis par Jérôme Bastianelli, Diapason, mars 2002.